Le 5 janvier 2017, sur France 2, j’ai regardé Attika Trabelsi, une jeune entrepreneure voilée dire à Manuel Valls, « Je suis femme, je suis féministe et je suis libre ». Et là, le plus sérieusement du monde, celui qui était Premier ministre de la France, lui a répondu que lui aussi était féministe, profondément féministe. Dis donc Manu, comment on fait pour attraper la maladie des hommes politiques qui se disent féministes?

Tu dis voir dans le voile un étendard politique fondé sur l’asservissement de la femme. Pour cette raison, tu as ajouté : « Mais enfin, qu’est-ce que cette idée que les cheveux, le visage, le corps de la femme serait impudique? Moi, je fais partie d’une génération où les femmes cherchent à se libérer ».

Mais enfin Manu, qu’est-ce que c’est cette idée qu’un homme qui se dit féministe dise à une femme qui se dit féministe comment penser, s’habiller, vivre sa vie et concevoir sa liberté?

Tu crois fermement et tu l’as répété sur France 2, que toute femme qui porte le voile le fait sous la contrainte. On peut se crêper le chignon longtemps mais pas sans donner la parole aux femmes qui se sont faites imposer le voile et à celles qui disent avoir choisi de le porter. On peut en discutailler en long et en large mais pas sans tenir compte qu’inviter Attika Trabelsi à retirer son voile est aussi une contrainte imposée par un autre homme, un autre oppresseur… Toi. Oui toi, le Chef du gouvernement français.

Liberté, égalité, fraternité… Ça te dit quelque chose Manu?

Vois-tu Manu, au Québec, le projet de Charte de la laïcité prévoyait l’interdiction de porter des signes religieux pour les employés de la Fonction publique. Quand le Sociologue Jean Dorion s’en est mêlé, il a écrit dans Le Devoir du 22 septembre 2012 que pousser une femme voilée à choisir entre sa confession et son emploi, équivaudrait à lui enlever son gagne-pain, premier garant de sa liberté. Je ne sais pas c’est qui, mais je sais que quelqu’un a dit que le travail c’est la liberté.

Dans une démocratie, le rôle fondamental de l’État est d’aplanir les inégalités. Or, Jean Dorion prétend qu’avec la Charte de la laïcité, l’État québécois aurait mis en place une politique discriminatoire. Effet pervers, l’État étant le plus gros employeur de la province, la Charte de la laïcité aurait fait exploser pour les femmes voilées, un taux de chômage qui est déjà plus qu’indécent. Si ce n’était que ça!

Dans notre belle province, les services de santé et d’éducation relèvent de l’État. Tu peux imaginer Manu qu’une telle politique exclurait des femmes voilées de pratiquement tous les postes dans ces secteurs de l’économie. Et là, tu viens de réaliser que, résultat en cascade d’un effet pernicieux, la Charte de la laïcité aurait disqualifié de facto les femmes voilées de l’admission à des études en Soins infirmiers, en Médecine et en Sciences de l’éducation.

Pour s’être laissées imposer ou pour avoir choisi le voile, l’État qui doit garantir l’égalité des chances et l’égalité homme-femme, aurait ainsi sanctionné et puni ces femmes en leur retirant leur devoir de participer à la construction de leur société. Elles auraient été privées du droit de profiter du partage de la richesse à la hauteur de leurs aspirations, de leurs compétences et de leur savoir-faire. Dans les faits Manu, l’exclusion d’une femme voilée de la Fonction publique aurait été un châtiment.

L’enfilade des conséquences de l’interdiction du voile dans la Fonction publique aurait eu pour effet que l’État québécois aurait, non seulement, érigé un système par lequel la parole raciste serait libérée, la discrimination serait officialisée et la ségrégation serait légalisé. Résultat final de cette chaine, l’État aurait dépouillé la femme voilée de son droit à une citoyenneté pleine et entière.

Quand Attika Trabelsi t’a dit qu’en tant que féministe, elle était libre d’être ce qu’elle veut être, toi qui dis être féministe, tu lui as fait comprendre que tu lui refuserais ce privilège. Toi aussi Manu, tu l’aurais châtiée en l’isolant dans un ghetto ethnique et religieux. Et vlan dans les dents de la fraternité.

Oui Manu, toi aussi, tu tiens à sanctionner la femme voilée. Et ça… Ça a un nom, un nom abominable, odieux et indigne d’une démocratie. Pour éviter de te véxer inutilement, je me contente de l’appeler; le développement séparé. Tu piges Manu?

C’est pour tout ça que Attika Trabelsi t’a dit « lorsque j’entends ce genre de discours, je me sens profondément blessée, je me sens humiliée. » Moi aussi Manu.

Moi aussi je me sens blessé parce que je n’ai pas le privilège d’accepter que tu fasses d’une femme, une citoyenne de second rang. Moi aussi je me sens humilié parce que quand l’autre n’a pas les mêmes libertés que moi, il y a rupture de l’égalité et c’est cette iniquité qui désarticule la fraternité.

Manu, je dois te dire que je ne peux pas te supporter. Non… Ne le prends pas comme ça. Quand je dis que je ne peux pas te supporter, je n’exprime pas le mépris. Non. Quelle idée!!! Je n’accepte pas que tu refuses à Attika Trabelsi, la liberté, l’égalité et la fraternité. Je ne peux pas t’offrir mon support parce que je suis convaincu que je dois à toutes les femmes voilées, la réciprocité, l’équité et la solidarité.

Mon cher Manu, si je te parle de ton passage sur France 2, c’est pour te laisser savoir que je trouve insultant que tu te dises féministe. Ça, je crois que tu l’avais déjà compris. Mais, je dois admettre que ce n’est pas toi le problème. C’est moi! C’est moi qui n’entend pas les féministes, les vraies, opiner sur les droits et les devoirs de la femme voilée.

C’est moi qui fais la sourde-oreille. Si j’avais entendu les arguments des vraies féministes, j’aurais depuis longtemps arrêté d’avaler les charabias des charlatans et des opportunistes qui cherchent à se faire du capital politique sur l’exclusion sociale des autres.

C’est moi qui n’entends pas. J’écoute mais je n’arrive pas à entendre les féministes, les vraies, parler de la femme voilée. Si je les écoutais, j’aurais depuis longtemps arrêté de fermer les yeux sur les idioties de ceux qui souffrent de la maladie des hommes politiques qui s’autoproclament féministes.

C’est moi qui n’entends pas ce que racontent les vraies féministes. Toi non plus Manu, tu ne les as pas entendues.

Salut Manu.

 

Frédéric Boisrond