Régis Labeaume, dans la grande parade des sauveurs d’Haïti, s’est pointé à Port-au-Prince du 27 novembre au 1er décembre 2012. Avant même qu’il ne quitte sa ville, le Maire de Québec et toutes les personnes impliquées dans son projet savaient que toutes les conditions gagnantes étaient réunies pour leur permettre de réussir un autre échec programmé. Voici la chronologie d’une utopie qui, pour un rien, a viré en une autre belle niaiserie.

Régis Labeaume était l’invité de celle qui était alors Envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, Michaëlle Jean. Le Maire de la Ville de Québec était accompagné de Richard Poitras, Directeur du Service de la protection contre l’incendie, de Marika Vachon, Architecte coordonnatrice au Service de la gestion des immeubles et de Paul-Christian Nolin, son Attaché politique.

Évidemment, tout le monde avait fini par comprendre que si Régis Labeaume avait fait le voyage avec son pompier en chef et son architecte, c’est parce que Michaëlle Jean l’avait convaincu de financer la reconstruction de la caserne de pompiers de Port-au-Prince.

Au cours de son séjour, Régis Labeaume a rencontré Michel Martelly, le Président d’Haïti, ainsi que plusieurs de ses ministres. Selon un reportage de Radio-Canada, le Maire de Québec prétendait que ces jeunes politiciens, formaient une «équipe solide» et qu’ils étaient là pour les bonnes raisons. De toute évidence, Michaëlle Jean qui participait à cette réunion, a omis de lui dire qu’il avait devant lui, un Président illégitime.

Valérie Gaudreau, journaliste du Soleil qui avait accompagné Régis Labeaume, a écrit le 1er décembre 2015 que ce dernier s’était, en Michel Martelly, fait un nouvel ami. À sa sortie de leur rencontre Régis Labeaume avait dit, «vraiment, je l’ai aimé celui-là… il représente une autre façon de faire de la politique…  Vraiment, il n’est pas comme les autres… Les Haïtiens n’ont jamais eu un président de ce genre. Régis Labeaume ne pouvait pas si bien dire.

Le 11 décembre 2013, Régis Labeaume a obtenu avec la résolution portant le numéro GI2013-105 (RA-1769), que le Comité exécutif de la Ville de Québec recommande au Conseil de ville d’autoriser la direction du Service de la gestion des immeubles à présenter une demande au gouvernement fédéral pour la reconstruction de la caserne d’incendie de Port-au-Prince.

Le 12 janvier 2015, Christian Paradis, qui était Ministre du Développement international et de la Francophonie a débarqué à Québec pour annoncer que le gouvernement fédéral allongerait 2 640 000 $ pour ce projet. Pour sa part, Régis Labeaume avait promis que la contribution de sa ville serait de 170 000 $. Michaëlle Jean, devenue Sécretaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie, avait, depuis Paris, participé à l’événement en vidéoconférence pour remercier les 2 politiciens pour leur contribution à la sécurité publique dans la capitale haïtienne.

Tout allait bien, tellement bien que même Paul Shoiry, le Chef de l’opposition à l’Hôtel de Ville de Québec était en accord avec le projet. Même s’il croyait que ce n’était pas le mandat de la Ville d’aider un autre pays, il disait que devant une telle crise humanitaire il fallait faire preuve d’ouverture et de générosité.

Seul souci, le Syndicat des pompiers de la Ville de Québec qui estimait qu’avant d’aller visiter des casernes dans un autre pays, Régis Labeaume devrait commencer par visiter celle de Val Bel-Air. Malgré tout, le syndicat a donné son aval au projet même s’il avait souhaité que le Maire fasse appel à ses pompiers, des travailleurs de terrain plus compétents que lui pour évaluer les besoins.

Plus rien ne pouvait arrêter Régis Labeaume. Rien. Sauf une toute petite affaire de rien du tout. Rien. Sauf une peccadille sans importance. Rien. Sauf une patente grosse comme le bras. Ce rien, ce petit rien du tout, c’était une information qui faisait quotidiennement les manchettes. Cette information était connue de tous les acteurs de cette comédie et de tous les spectateurs de cette tragédie.

Comme de fait, comme convenu, comme prévu et en toute logique, après 56 mois de niaisage et de tergiversations, en juillet 2017, Régis Labeaume a annoncé que le projet de reconstruction de la caserne de pompiers de Port-au-Prince avait été annulé. Le Porte-parole de la Ville, David O’Brien, a dit que le projet avait été abandonné parce que le gouvernement haïtien n’avait pas fourni un terrain arpenté, avec des titres de propriété clairement définis. C’est vrai!

Puis, ce fut au tour du Maire de montrer son indignation. Outré et découragé, Régis Labeaume a admis ne pas comprendre comment les Haïtiens aient pu laisser passer cette opportunité de développement en or qui leur a pourtant été servie sur un plateau d’argent. C’est vrai!

En surface tout est vrai. Mais au fond, c’est un petit rien qui a fait déraper le projet. En fait, en un rien de temps, tout le monde a fini par oublier que lors de la conférence de presse du 12 janvier 2015, le Maire de Québec, le Ministre Christian Paradis et Michaëlle Jean avaient conclu que seule l’instabilité politique en Haïti pouvait empêcher la réalisation du projet.

Oui! C’est ça, c’est bien ça… L’instabilité politique est ce petit rien du tout qui a tout chambardé.

Ce qui est déroutant dans cette histoire, c’est qu’au moment de faire l’annonce, Christian Paradis affirmait que la situation politique en Haïti était inquiétante. Il avait rappelé que le Parlement était caduc et qu’aucune date de scrutin n’était prévue. Néanmoins, ce n’est pas ça qui allait empêcher le Ministre d’embarquer dans cette foucade… pour rien.

Ce qui est encore plus incohérent dans cette affaire, c’est qu’en janvier 2015, dans ses recommandations aux voyageurs, le gouvernement que représentait Christian Paradis, avait invité les Canadiens à faire preuve d’une grande prudence en raison des troubles civils et des tensions politiques qui persistaient en Haïti. Le gouvernement de Stephen Harper avait demandé à ses ressortissants de surveiller attentivement la situation politique dans les bulletins de nouvelles et de ne pas sortir pendant les rassemblements politiques qui pouvaient dégénérer en manifestations violentes.

Oui! C’est ça. C’est bien ça… Lorsqu’il a émis ses recommandations le gouvernement du Canada avait formellement confirmé l’instabilité politique en Haïti. Et comment!

Mine de rien, le Parlement haïtien a été dissout le 12 janvier 2015, le jour même où Christian Paradis, Régis Labeaume et  Michaëlle Jean prenaient la parole à Québec. Ce jour-là, le Sénat ne comptait que 10 élus sur 30. Avec un impossible quorum, cette institution était devenue totalement dysfonctionnelle et encore plus inutile que ce pourquoi elle avait été créée.

Pour ajouter à l’absurdité, Christian Paradis, Régis Labeaume et Michaëlle Jean savaient qu’un mois avant leur conférence de presse, soit le 13 décembre 2014, le Premier ministre, Laurent Lamothe et son «équipe solide» avaient remis leur démission. Evans Paul, le successeur de Laurent Lamothe est arrivé en poste le 16 janvier 2015.

Oui! C’est ça, c’est bien ça… Le 12 janvier 2015, lors de leur conférence de presse, tout ce beau monde savait qu’Haïti n’avait pas de Premier ministre.

Au moment même où le trio prenait la parole à Québec, Michel Martelly annonçait que les élections législatives et municipales qui devaient avoir lieu en octobre 2014, seraient reprises quelque part en 2015.

La veille, soit le 11 janvier 2015, Jean-Michel Caroit écrivait dans Le Monde que Michel Martelly était contesté dans la rue par des manifestations quasi quotidiennes. Il a ajouté qu’il y avait dans le pays un climat d’affrontement mêlé à un vide de pouvoir.

Oui! C’est ça, c’est bien ça… Le 12 janvier 2015, quand le projet de reconstruction de la caserne de pompiers de Port-au-Prince a été annoncé en grande pompe à Québec, Haïti avait atteint le paroxysme de l’instabilité politique. Il y avait dans ce pays, un vide politique.

Pour aggraver la situation, en août 2015, le scrutin qui devait servir à élire des députés et des sénateurs, a viré au fiasco. Le Conseil électoral avait exclu 16 candidats pour des fraudes, des tricheries et des magouilles de toutes sortes. Des actes de vandalismes et des agressions armées contre le personnel électoral avaient forcé la fermeture de plusieurs bureaux de vote et les élections ont été annulées dans 25 des 119 circonscriptions.

Pour confirmer le chaos, des élections présidentielles qui devaient avoir lieu en 2015 ont finalement été tenues en 2016. Pour asseoir le vide politique, de février 2016 à février 2017, Haïti était dirigée par Jocelerme Privert. Mandaté pour 90 jours, comme si de rien n’était, ce Président provisoire a dirigé le pays pendant 365 jours sans jamais demander la prolongation de son mandat.

Oui! C’est ça, c’est bien ça… Jocelerme Privert était plus illégitime que Michel Martelly, son illégitime prédécesseur.

En réalité, comme annoncé par Christian Paradis, Régis Labeaume et Michaëlle Jean, sans surprise, le projet de reconstruction de la caserne a échoué à cause de l’instabilité politique en Haïti. Le projet a échoué parce qu’entre janvier 2015 et février 2017, la Chambre des députés, le Sénat, l’Exécutif et la Présidence étaient dans des situations irrégulières, illégitimes, voire illégales et inconstitutionnelles.

Régis Labeaume avait raison. « Les Haïtiens n’ont jamais eu un président de ce genre. Vraiment, il n’est pas comme les autres…. il représente une autre façon de faire de la politique…» 

Et c’est en faisant de la politique autrement que Michel Martelly s’était placé dans l’incapacité de gouverner. C’est parce qu’il n’est pas comme les autres qu’il a lourdement handicapé le fonctionnement des structures de l’État. C’est parce qu’il est ce genre de président qu’il a créé un vide politique qui a empêché l’émission de titres de propriété pour un terrain qui aurait servir à offrir un service essentiel.

Ce n’était pas la responsabilité de Régis Labeaume de voir à la sécurité des Haïtiens. Il n’a pas à être blâmer pour sa bienveillance, son altruisme et sa générosité. Cependant, le Maire de Québec, l’initiateur et porte-étendard du projet, était le premier à savoir que les conditions gagnantes étaient réunies pour réussir l’échec du projet de reconstruction de la caserne de pompiers de Port-au-Prince.

Malheureusement, avec le temps, Régis Labeaume a fini par oublier un autre petit rien, tout aussi gros comme le bras. Il a fini par faire oublier qu’en février 2013, il devait retourner en Haïti pour revoir son nouvel ami, celui qui, croyait-il, était là pour les bonnes raisons.

Oui! C’est ça, c’est bien ça… Régis Labeaume avait annulé ce voyage en raison de… l’instabilité politique en Haïti.