Le dernier journaliste qui a questionné Justin Trudeau, s’est fait répondre « qu’il s’agit d’une situation sans précédent ». À la même question François Legault a répondu « On n’est pas rendu là ». Andrew Cuomo lui, n’a pas tricoté dans l’échancrure de la guêpière. Sans détour, il a répondu « I don’t know! ». Seul Donald Trump n’a toujours pas compris la latitude qui lui est offerte. Celle qui a osé questionner le Président américain, s’est fait répondre « That’s a stupid question ». Toutes ces répliques reviennent au même. Elles veulent toutes dire la même chose… Je ne sais pas plus que vous de quoi sera fait demain.

Dans le cadre de la pandémie de coronavirus, les politiciens sont les premiers à remettre en question leurs propres stratégies. La fourchette de leurs scénarios est tellement large qu’ils ne peuvent en aucun cas se tromper. Ils dévoilent avec sincérité la certitude de leurs incertitudes. Ils savent que dans les circonstances, il n’est plus nécessaire de patiner. Ils laissent tomber les masques. Ils savent que les journalistes ne peuvent se permettre de les discréditer, de susciter la peur et de se faire reprocher de nuire au non-respect des consignes. Personne ne veut avoir l’odieux de démontrer que nos leaders voguent dans un flou artistique dans leur difficile mission d’être des bons pères de famille et des mères protectrices qui doivent absolument rassurer le peuple.

En d’autres temps, si François Legault avait dit « ça va bien aller », il aurait été normal de demander au Premier ministre du Québec de dévoiler les données sur lesquelles il se base pour faire une telle affirmation. On fait la passe sur le factuel. On répète cette affirmation à tue-tête jusqu’à ce que ça devienne un slogan, une devise, une allégorie, un cri de ralliement. Quand il balance la formule de la balance des inconvénients, tous les journalistes savent que ce serait un cheap-shot in the nuts de lui demander de dévoiler l’autre côté de la médaille… la balance des opportunités.

Le coronavirus a fait taire, le temps que ça passe, toute forme de contestation légitime et toute critique logique. Dans mon livre à moi, quand on dit Don’t worry ‘bout a thing, every litte thing is gonna be all right, c’est pour rassurer les 3 petits oiseaux qui viennent à l’aurore, becqueter et déballer leurs mélodies sur notre galerie. C’est faire accroire à l’autre que le bonheur appartient à celui qui pourra toucher la tête de l’arc-en-ciel. On est dans le Positive vibration, quelque part entre le néant et le non-lieu… Somewhere over the rainbow. C’est dans ces situations là que j’aimerais déterrer René Descartes pour lui faire dire que l’imaginaire est un fait de l’esprit, mais la raison est dans l’esprit des faits.

Après avoir dit qu’il n’avait pas de réponse à la question qui lui avait été posée, personne n’a demandé à Andrew Cuomo, How come you don’t know? Puisqu’il lui est permis de ne pas savoir, le Gouverneur de l’État de New-York s’est retourné vers son expert en santé publique et lui a lancé, « This one’s for you! ». Andrew Cuomo a ainsi confirmé ce que tout le monde sait, le retour en force des experts et des spécialistes. C’est la revanche des nerds, de surcroit, ceux issus de l’immigration. Si vous ne le saviez pas encore, sachez que désormais, ce sont les Horacio Arruda, les Theresa Tam et les Anthony Fauci qui dirigent le monde. Ils disent aux politiciens quoi faire et quoi dire. Ces derniers répètent sans rouspéter et tous les journalistes entament en chœur leurs bonnes paroles.

Je ne sais pas qui de ces scientifiques a été le premier à parler de Distanciation sociale. Après la pause, quand tout reviendra à un semblant de normal, il faudra dire à tout ce beau monde que la distanciation sociale ne se mesure pas en mètres, ni en pouces. Ce serait trop beau à voir.

Théorie développée par le Sociologue allemand Georg Simmel, la distanciation sociale est la mesure subjective de l’écart entre les individus et leur groupe d’appartenance. Quelque chose qui se situe entre l’isolement social et le sentiment de faire partie de la gang, de la communauté, de la société. Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’un sentiment est une autre patente qui ne se mesure pas avec une règle.

Par ailleurs, la Distance sociale, une théorie développée par le Sociologue Robert Ezra Park, fait référence au degré d’intimité ou de familiarité entre des individus. Vous prenez vos distances quand vous demandez à l’autre de ne pas rentrer dans votre bulle, de ne pas jouer dans votre carré de sable. Par extension, pour évaluer la tolérance des uns à vivre à proximité des autres, le Sociologue Emory S. Bogardus avait développé le Bogardus Social Distance Scale. Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’en Sociologie ce n’est pas la distance qui est l’indicateur du fossé qui existe entre la normalité et la marginalité.

Si ces experts m’avaient demandé mon opinion, je leur aurais dit que ce qui se mesure en mètres et en pouces, c’est la Distance physique qui en anglais, dans le contexte d’une pandémie, se dit Social distancing qu’ils ont traduit, mots pour mots, par Distanciation sociale. Je ne vous apprends rien si je vous dis que ces gens-là ne me demandent jamais ce que je pense. Mais, ils ne savent pas encore que c’est quand on ne me donne pas d’espace que je prends le plus de la place. I hope one day we’ll break the distance.

C’est vrai que la Distance physique est une expression simplette qui ne fait pas très scientifique pour des nerds, mais dans l’intervalle, quand on vous demande de vous tenir à 6 pieds de l’autre, c’est qu’au-delà de 2 mètres, you’re too close for comfort.

Quand Justin Trudeau réplique sans cesse que la pandémie du coronavirus est une situation sans précédent, c’est pour confirmer qu’il est en train de construire l’avion en plein vol et qu’il ne sait pas s’il pourra parcourir toute la distance. Ça, tous les passagers le savent. Tous ceux qui sont à bord comprennent que le Premier ministre du Canada navigue en vol-à-vue. En fait, il veut leur dire que même si son équipage voyait une piste à l’horizon, personne ne saurait comment ouvrir le train d’atterrissage. C’est pour ça qu’il répète sans cesse qu’on est en train de travailler très fort là-dessus. Sur quoi précisément? Sur tout, incluant la peur de manquer de carburant et de ne pas être équipé pour faire un vol plané.

En attendant d’apercevoir les lumières sur le tarmac ou de recevoir un appel de la tour de contrôle, les politiciens se rabattent sur la fierté québécoise, les valeurs canadiennes, The heart and soul of New-York City, Our thoughts and prayers et l’incontournable Vive la république. À ce jeu, Emmanuel Macron a mis une double portion de crème dans les gaufrettes qu’il a livrées aux Français.

Dans son discours à la nation, le Président a invité les Français à inventer de nouvelles solidarités et à retrouver le sens de l’essentiel. Quand les autres comptaient sur le sens des responsabilités de leurs concitoyens, le Président de la France a misé sur le patriotisme. Quand il a dit au Français, nous sommes en guerre, il voulait leur dire aux armes citoyens, votre patrie est en danger. Tous ces bons mots étaient préparatoires à l’introduction de la notion de résilience. Moi qui croyais que la résilience était une appellation contrôlée dont n’étaient affublés que les Haïtiens. Et bien non. Je suis encore dans l’champ.

Moins évangélique que l’espoir, plus sexy que le courage, plus chic que la résignation, plus cool que l’abdication, la résilience est un acquit-à-caution qu’on sort de sa valoche pour faire patienter les gens et donner de la valeur à leur sacrifice. Pari Réussi. Aujourd’hui, partout sur la planète, cette résilience permet au Couch Potato qui tousse dans son coude, de se projeter en soldat-de-sofa qui sauve des vies en se pôgnant le beigne.

Emmanuel Macron a dit aux Français, « je sais mes compatriotes, pouvoir compter sur vous ». S’il était Américain, le moment aurait été apothéotique pour leur dire, « ask not what your country can do for you. Ask what you can do for your country. » Justement!

Pendant cette crise, chaque démocratie doit composer avec le leader qu’il a choisi. Les Américains avaient choisi Donald Trump. Ce Président croit fermement que sa pensée magique, son délire et ses élucubrations sont plus fiables et crédibles que les faits scientifiquement vérifiés et méthodiquement validés. C’est dans des moments comme ça que j’aimerais exhumer Edward Murphy pour le forcer à dire if there is a wrong way to do something, we all know someone who will do it.

Je ne pensais pas tenir un propos aussi juste quand, en 2015, j’avais écrit dans mon premier livre que « le plus grand défaut de la démocratie, c’est qu’elle permet d’élire le plus populaire même s’il est incompétent ». Donald Trump fait bien ce qu’il sait faire, blâmer les autres ; les médias, Barack Obama, le personnel médical, les gouverneurs, les Chinois, l’Union européenne, l’Organisation mondiale de la santé et le Parti démocrate. Quand il perd son temps à dire ce que les autres n’ont pas fait, c’est parce qu’il est incapable de dire ce qu’il a fait. Confier l’avenir d’une nation à Donald Trump démontre le risque que courent les électrices et les électeurs qui ignorent l’ignominie d’un ignoble ignare qui ignore qu’il est ignorant.

 À ce jour, plusieurs leaders politiques ont été à la hauteur du défi. Méticuleux mais tempérés. Rigoureux mais flexibles. Sévères mais sensibles. Ils ont montré leur authenticité, leur humilité, leur ouverture d’esprit, leur capacité de collaborer avec leurs adversaires, les limites de leurs systèmes de santé et la fragilité de leur économie. Leur priorité, sauver des vies, toutes les vies humaines sans distinction. Mais, pour Donald Trump, « Only the fittest of the fittest shall survive ». C’est bien la preuve qu’il n’y a pas plus déplorable, plus lamentable, plus pitoyable, qu’un millionnaire égocentrique qui ne comprend pas que l’avenir du capitalisme dépend du nombre de consommateurs qui sortira vivant de cette pandémie.

Dans son vocabulaire de Chef de l’armée française, Emmanuel Macron disait à ses compatriotes, « le jour d’après quand nous aurons gagné, ce ne sera pas comme au jour d’avant. Nous serons plus forts moralement. Nous aurons appris. Je saurai, avec vous, en tirer toutes les conséquences ». François Legault disait « on est tous ensemble là-dedans. Le Québec est uni comme jamais. On va s’entraider et on va s’épauler. On va passer à travers ». Après avoir rappelé le sacrifice des jeunes soldats canadiens dans la prise de la Crête de Vimy en 1917, Justin Trudeau avait ajouté dans son discours de guerre, « prenons nos responsabilités et venons en aide à ceux qui sont dans le besoin ».

Si seulement après avoir passé à travers, après avoir gagné, on pouvait être, tous ensemble dans tout ce qui suivra, unis comme jamais, plus forts moralement. Si on pouvait continuer à aider ceux qui sont dans le besoin, à s’entraider, à s’épauler, à se sacrifier pour les autres… Ça aussi, ce serait une situation sans précédent.

Ce serait trop le fun si le jour du déconfinement, ce n’était pas comme au jour d’avant. Mais, pour ça, il ne faudrait pas que dès le premier jour, nous retrouvions le goût de consommer l’inutile et le futile, ni de faire la guerre à la planète et d’observer sans dire un mot, ceux qui se prélassent sur le ventre des enfants des autres. Si seulement les politiciens gardaient cette habitude d’être vrai et de dire la vérité. Mais surtout, il faudrait se rappeler que le ciment de notre démocratie c’est la confiance mutuelle. Il faudrait arrêter d’avoir peur de l’autre. Qui sait? Peut-être qu’on sera rendu là. Si c’est le cas, ça devrait bien aller.

Moi, je crains qu’au lendemain de la libération, devoir constater avec vous que le coronavirus nous léguera un Nouveau normal. Dans cette nouvelle époque, l’autre sera un autre que l’autre qui, hier, nous faisait peur. Il n’aura pas de sexe, pas d’orientation sexuelle, pas d’âge. L’autre n’appartiendra à aucune classe sociale. Elle n’aura pas d’appartenance ethnique, culturelle ou religieuse. Il ne viendra pas de l’autre bout du monde. Plus que n’importe qui, peu importe qui, l’autre sera tout le monde, toute personne qui pourrait vous contaminer.

Que vous le vouliez ou non, vous serez l’autre de quelqu’un, celle de qui on voudra prendre ses distances. Celui qu’on invitera à rester dans sa bulle pour ne pas nous infecter.

Et si demain, moi qui suis aujourd’hui votre Lieutenant-de-divan qui sauve des vies en se lavant les mains, et si je devenais cet autre que vous tiendrez à distance, en dehors de votre carré de sable? Is that a stupid question? I don’t know! Moi non plus, je ne sais pas de quoi sera fait demain.

Therefore… This one’s for you!

 

 

Frédéric Boisrond