Le 10 juin 2023, lors d’un rallye politique en Caroline du Nord, en plein milieu d’un autre de ses discours décousus, Donald Trump a dit que quand il a quitté le pouvoir, le régime de Nicolás Maduro était au bord de l’effondrement. Mais son travail n’a pas été complété par son successeur Joe Biden. Au contraire, a-t-il ajouté, parce qu’ils n’ont pas mis la main sur cette ressource, les Américains se retrouvent à acheter du pétrole vénézuélien, une espèce de goudron difficile à raffiner et polluant. « So we’re making a dictator very rich[1] ». Comme s’ils assistaient au show d’un Stand-up Comic, la foule a ri de ce qui leur semblait être une joke. C’est seulement le 3 janvier 2026 que tout le monde a compris que le président américain doit toujours être pris au sérieux.

Je viens aujourd’hui sonner les matines pour tous ceux qui prétendent ou ambitionnent de diriger un pays souverain. Qu’ils sachent que le Tout-Puissant ne blague pas. Même dans la légèreté d’une bavarderie autour d’un repas dans une ambiance débraillée à Mar-a-Lago, tout ce que dit Donald Trump doit être pris au premier degré.

Lors de son premier mandat, pour renverser Nicolás Maduro, Donald Trump avait opté pour un Soft Regime Change, une stratégie qu’il croyait bien huilée, centrée sur le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó. Si rien n’a fonctionné comme prévu, c’est parce que la capacité de réplique de Nicolás Maduro a été sous-estimée. L’oubli-de-soi des opposants au profit du bien commun a été surestimé.

La stratégie du Soft Regime Change a été enclenchée le 22 janvier 2019. Le vice-président américain Mike Pence a invité les Vénézuéliens à manifester contre le régime de Maduro et leur a assuré le soutien des États-Unis. Le lendemain, Juan Guaidó s’est autoproclamé président par intérim du Venezuela. Pour compléter la chorégraphie, le jour-même, Donald Trump a reconnu la légitimité de Juan Guaidó. Le président américain a écrit sur Twitter que les Vénézuéliens ont trop souffert du régime illégitime de Nicolás Maduro et qu’il reconnait officiellement Juan Guaidó comme président par intérim du Venezuela. Puis, ce fut au tour des habituels complices de l’un ou de l’autre des belligérants de déballer leur « Usual Bullshit ». Le Canada, plusieurs pays d’Amérique latine suivis de l’Union européenne ont embarqué dans la parade trumpienne. La Chine, la Russie, Cuba et quelques gouvernements de gauche d’Amérique latine étaient restés solidaires de Nicolás Maduro. Et moi je vous dis que toute niaiserie qui peut déraper finira par déraper à cause d’un ou deux niaiseux.

Si cette stratégie n’a pas fonctionné, c’est parce qu’entre autres, neuf niaiseux, des députés soutenant Juan Guaidó, ont été soupçonnés de corruption dans une affaire liée à un programme de distribution de denrées alimentaires aux plus vulnérables. Tout pour discréditer Juan Guaidó et ses alliés. Du bonbon pour Nicolás Maduro. Juan Guaidó ne s’en est jamais remis. Pendant que les manifestations anti-Maduro s’essoufflaient, les manifestations pro-Maduro prenaient de l’amplitude. Mais c’est essentiellement la division au sein de l’opposition vénézuélienne qui a torpillé la stratégie de Soft Regime Change de Donald Trump. Autre facteur non négligeable et ne l’oubliez surtout pas : en 2019, Nicolás Maduro a conservé le contrôle de plusieurs institutions stratégiques. Entre autres, l’armée vénézuélienne est restée loyale à son président. Si vous êtes allumé-e, vous avez déjà une bonne idée de où se trouve ma piste d’atterrissage.

Exit Donald Trump en 2021. À son retour au pouvoir en 2025, parlant de ses visées sur le Venezuela, Donald Trump a dit : « If we can do things the easy way, that’s fine. And if we have to do it the hard way, that’s fine too ». Le Wall Street Journal a écrit que Nicolás Maduro était convaincu que le président américain bluffait. S’il était de ceux qui prenaient Donald Trump pour un p’tit comique, le 3 janvier 2026, Nicolás Maduro a arrêté de rire d’un coup sec.

Après le kidnapping de Nicolás Maduro et de sa femme Cilia Flores, le président américain vous a clairement dit que la Doctrine Monroe, ce vieux concept d’ingérence et d’hégémonie de son pays sur les Amériques que vous croyiez relégué aux oubliettes, est bien vivante. Parce qu’il veut coller son nom sur tout, ce que Donald Trump appelle la Doctrine Don-Roe consiste à installer des gouvernements de droite dociles et malléables, soumis et subordonnés à lui, leur unique maître, et qui seront capables de lui livrer ses commandes Just-In-Time. Pour ne pas le vexer, ne dites pas à Donald Trump qu’il n’a rien inventé, qu’il n’a fait que donner son nom propre à une malpropreté qui a déjà un nom commun. Pour ne pas le contrarier, ne lui dites pas qu’avant lui, en Haïti, ce sont les Américains qui ont élaboré la feuille de route des candidats à la présidentielle, lesquels, de toute façon, ne se donnent pas la peine de proposer un programme pour défendre les intérêts haïtiens. Une fois le plus docile des serviables sélectionné, ses maîtres fabriquent les résultats du scrutin en sa faveur. C’est aussi simple que ça.

Lors de la conférence de presse qui a suivi le kidnapping de Nicolás Maduro, Donald Trump a dit : « We are going to run Venezuela ». Il a ainsi proclamé la mise sous tutelle de ce pays sans que qui que ce soit n’ait osé rouspéter. Non. Ce n’est pas une occupation. Des militaires américains n’ont pas débarqué au Venezuela pour y rester. Conformément à la Doctrine Monroe, douze heures après le kidnapping du président du Venezuela, l’Empereur a annoncé que les Américains avaient désigné des bêtes à laine qui seront mandatées pour défendre les intérêts américains. Quels sont ces intérêts ?

Le 24 décembre 2025, Dharna Noor et Oliver Milman ont rapporté dans The Guardian[2] les propos de Patrick Bigger, codirecteur du Transition Security Project, une organisation de recherche les enjeux climatiques et géopolitiques. Il a dit que la pression exercée par les Américains sur le régime de Nicolás Maduro, s’explique par la politique de « Resource Imperialism » que mène Donald Trump. Certes, l’Amérique a toujours appartenu aux Américains. Mais fini les Sweatshops et la géopolitique, les bananes et les ananas, le cacao et les cigares, le café et les fruits de la passion. Plus que jamais, c’est son sous-sol, son pétrole, ses terres rares qui intéressent l’empire. À l’exception des Shithole Countries, l’Amérique de l’Empereur c’est tout ce qui peut être uni aux États-Unis.

Le « Resource Imperialism » est accompagné d’une propagande qui repose sur trois piliers : l’illégitimité démocratique du régime à renverser, la sécurité des États-Unis et, au cœur de la démarche, les matières premières. Inutile de préciser que le Venezuela détient les plus importantes réserves de pétrole au monde. L’histoire finira par nous dévoiler que, comme en Irak, propagande n’est pas synonyme de vérité.

Premier pilier : La légitimité du gouvernement de Nicolás Maduro est plus que contestable. Il était vice-président en mars 2013 lorsque Hugo Chávez est décédé. L’opposition l’avait accusé d’avoir prolongé l’intérim pour se donner des avantages lors de l’élection présidentielle qu’il a remportée avec 50,66% des voix. Toutes les élections qui ont suivi ont été contestées. Sans surprise, l’Union européenne, les États-Unis et le Groupe de Lima dont font partie le Canada et 13 autres pays hostiles à Nicolás Maduro, ont contesté les résultats de l’élection présidentielle de mai 2018 qu’il a remportée avec 68% des voix. Certains candidats de l’opposition avaient boycotté le scrutin, d’autres en avaient été exclus par le régime au pouvoir. La même histoire s’est répétée en 2024.

Le deuxième pilier de la stratégie de « Resource Imperialism », concerne la sécurité intérieure. Donald a bombardé des embarcations présumées transportant de la drogue. Le 7 octobre 2025, lors d’une rencontre avec Mark Carney à la Maison-Blanche, il a affirmé que chaque bateau coulé a permis de sauver 25 000 vies américaines, et probablement des vies canadiennes aussi. Cette propagande du président américain qui n’a pas résisté au Facts-Check de CNN[3], a été jugée plus absurde que ridicule par plus d’un. De plus, Donald Trump a décrété que le gouvernement du Venezuela constitue une organisation terroriste. En mars 2020, Nicolás Maduro a été inculpé par un tribunal fédéral de New-York pour narcoterrorisme. Le gouvernement américain a mis 50 millions de dollars sur la table pour quiconque faciliterait son arrestation.

Rien, pour dissocier le couple Maduro des accusations de narcoterrorisme. Un communiqué publié par le United States Attorney’s Office indique qu’Efraín Antonio Campo Flores et Franqui Francisco Flores de Freitas, deux neveux de Cilia Flores, l’épouse de Nicolás Maduro, avaient été arrêtés en Haïti le 10 novembre 2015 et remis à la DEA. Ils s’étaient pointés à Port-au-Prince en jet privé pour récupérer un premier versement dans une transaction de plusieurs millions de dollars, liée à une cargaison de 800 kg de cocaïne destinée au marché américain. Les documents liés à cette affaire les mettaient en relation avec le Cartel de los Soles et le financement de campagnes électorales au Venezuela, dont celle de leur tante.

Autre élément central du deuxième pilier, le président américain a accusé Nicolás Maduro d’avoir vidé ses asiles psychiatriques et ses prisons pour infiltrer les États-Unis avec des gangs criminels, dont Tren Agura, un gang criminel vénézuélien implanté aux États-Unis dont des membres sont, entre autres, accusées de meurtre et de proxénétisme. Donald Trump a avancé que Nicolás Maduro contrôlait le Tren Agura. Puisque propagande n’est toujours pas synonyme de certitude, il est bon de savoir que le National Intelligence Council a fait enquête et affirmé que Nicolás Maduro n’a aucun contrôle sur cette bande de voyous. Passons maintenant au troisième pilier, le cœur du « Resource Imperialism », le pétrole.

Le 20 décembre 2025, Donald Trump a déclaré que le Venezuela avait volé des ressources pétrolières appartenant aux Américains. Il fait référence à la nationalisation du secteur pétrolier le 1er janvier 1976 par le régime de Carlos Andrés Pérez, un social-démocrate. Le 26 février 2007, le socialiste Hugo Chávez, le prédécesseur de Nicolás Maduro et père de la Révolution bolivarienne, a renforcé le contrôle gouvernemental sur l’industrie. L’entreprise publique PDVSA a alors fait l’acquisition de 60% des parts de l’entreprise française Total, de la British Petroleum et des pétrolières américaines Exxon Mobil, Chevron, Texaco et Conoco Philips[5]. Sur Truth Social, le président américain a écrit qu’un embargo serait maintenu contre le Venezuela tant que ce pays ne restituerait pas aux entreprises américains le pétrole, les terres et autres biens qui leur ont été confisqués. D’ailleurs, lors de sa conférence de presse du 3 janvier, Donald Trump a clamé que les infrastructures d’exploitation pétrolières du Venezuela avaient été construites par les Américains et volées par le régime socialiste vénézuélien. Maintenant… Check this out !!!

Le candidat Donald Trump avait réclamé aux compagnies pétrolières américaines une contribution d’un milliard de dollars pour sa campagne électorale de 2024. Ceux qui savent qu’il ne plaisante jamais lui ont versé 425 millions de dollars. En conversation avec des journalistes à bord d’Air Force One, Donald Trump a ouvertement admis qu’il avait donné un tuyau aux compagnies pétrolières américaines. Puisqu’il leur avait parlé avant le raid sur Caracas, ça s’appelle un Délit d’initié. Les pétrolières américaines, a-t-il dit, sont impatientes. « They want to go in badly ». Elles vont faire beaucoup d’argent. Pour ceux qui avaient financé sa campagne de 2024, ça s’appelle un retour sur investissement. Tant pis pour les autres qui avaient vu en lui un boute-en-train plus marrant que divertissant.

En réalité, le « Resource Imperialism » n’est qu’une reprise sans mise à jour de la vieille manœuvre déjà éprouvée en Irak. Le 11 septembre 1990, George Bush Sr avait présenté au Congrès américain sa théorie du Nouvel ordre mondial. Il avait alors dit qu’en annexant le Koweït, Saddam Hussein avait pris le contrôle de 20% des réserves mondiales de pétrole et qu’il était hors de question qu’une ressource aussi essentielle soit contrôlée par un tyran. La propagande de George W, le fils de l’autre, était articulée autour de la fiction des armes de destruction massive. Quand le mensonge a été révélé, le président américain s’est rabattu sur la démocratie comme prétexte utilitaire pour contrôler les ressources pétrolières de l’Irak. Donc, Donald Trump n’a rien inventé. Contrairement aux Bush, il n’a demandé ni l’aide ni la permission de qui que ce soit pour exécuter le « Resources Imperialism ». It’s Business as usual. Usual as the American way.

Avant de conclure, revenons au ballet diplomatique de 2019. Je vous ai dit que lorsque Donald Trump avait nommé Juan Guaidó à la présidence, l’armée vénézuélienne était restée loyale à Nicolás Maduro. Compte tenu de la séquence des événements du 3 janvier 2026, il est logique de se demander si ce n’est pas la perte de l’appui de son armée qui a permis le kidnapping de Nicolás Maduro et de Cilia Flopes. Les autorités américaines n’ont rapporté aucune perte de leur côté. Seulement un appareil a été touché sans que sa capacité de voler ne soit affectée. Le New York Times a avancé que la CIA avait pour délateur, un membre de l’entourage de Nicolás Maduro. Autre indice, Donald Trump a déclaré en conférence de presse qu’il y a de bonnes personnes au Venezuela, « including people in the military ». Donc, s’il y a de bonnes personnes dans l’armée vénézuélienne, inutile d’envoyer des American Boots on the ground. D’ailleurs, lors du premier mandat de Donald Trump, John Bolton, qui était National Security Advisor, avait demandé aux militaires vénézuéliens de lâcher Nicolás Maduro. Il leur avait balancé une autre vieille formule défraîchie : « Now is the time to stand up for democracy and prosperity in Venezuela ». C’est peut-être chez sa garde rapprochée qu’il faut chercher pour comprendre la chute éclair de Nicolás Maduro.

Dans leur article du 24 décembre 2025, les journalistes du Guardian ont ajouté qu’en 2019, Donald Trump avait déclaré que des troupes américaines avaient été déployées en Syrie pour sécuriser des champs pétrolifères dans l’est du pays parce que l’Empereur considérait que ces ressources lui appartenaient. Vous savez aussi bien que moi que le président américain a demandé à Volodymyr Zelensky de lui donner accès à son pétrole, ses terres rares et d’autres ressources pour lui permettre de rembourser le soutien militaire américain, qui a permis à l’armée ukrainienne de résister jusque-là au crime d’agression de Vladimir Poutine. Il ne vous a pas caché que son projet d’annexion du Groenland n’a d’autre objectif que de satisfaire son « Resource Imperialism » par un Soft Regime Change… Pour l’instant.

Il faut lui donner ça. La plupart du temps, s’il ne fait pas de propagande, il ment. Mais quand Donald Trump dit la vérité, il ne fait pas dans la dentelle. Il ne laisse aucune place à votre interprétation. Apprenez à vite vous ressaisir si vous trouvez que l’impensable qu’il accouche est hilarant et divertissant. Lors de la conférence de presse qui a suivi ce qui s’apparente à un crime d’agression contre le Venezuela, il a confirmé tout ce que vous n’avez jamais osé murmurer sur la politique étrangère américaine, au risque d’avoir l’air d’un conspirationniste plus risible que lui.

À entendre le secrétaire d’État américain Marco Rubio, le kidnapping de Nicolás Maduro doit être perçu comme une mise en garde pour les distraits qui voient en son Empereur un joyeux luron, un bouffon, répétant avec un invité à la Maison-Blanche, les mêmes boutades lancées à son prédécesseur quelques semaines auparavant à Mar-a-Lago.

Que tous ceux qui rêvent, les yeux ouverts, de diriger un pays souverain sachent que le « Resource Imperialism » incarne une stratégie héritée des pratiques coloniales, où l’accès aux richesses naturelles prime sur le respect des frontières nationales, le droit international et les droits humains.

Que tous ceux qui se croient à la tête d’un pays souverain sachent que, parce qu’ils n’ont rien dit lorsqu’au Venezuela, le droit international a été bafoué par l’Empereur, quand ce sera leur tour, il n’y aura personne pour rouspéter. Et ils ne la trouveront pas drôle. Parce qu’il n’y a rien de drôle là-dedans.

[1] Donald Trump, Remarks at the North Carolina Republican Convention in Greensboro https://www.presidency.ucsb.edu/documents/remarks-the-north-carolina-republican-convention-greensboro, 10 juin 2023 2] Trump’s claims to Venezuelan oil are part of broader ‘resource imperialism’, experts say https://www.theguardian.com/us-news/2025/dec/24/trump-venezuela-oil-resource-imperialism. [3] Fact check: Trump’s absurd claim that he saved 100,000 lives by attacking alleged Venezuelan drug boats https://www.cnn.com/2025/10/08/politics/venezuela-drug-boats-trump. [4] https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/nephews-venezuela-first-lady-each-sentenced-18-years-prison-conspiring-import-cocaine. [5] Venezuela : Hugo Chavez nationalise le pétrole de l’Orénoque https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/28/venezuela-hugo-chavez-nationalise-le-petrole-de-l-orenoque_877132_3222.html