Lors de sa conférence de presse du 12 juin 2026, le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Fady Dagher, a évoqué des gestes racistes et haineux commis par 16 policiers du poste de quartier 39. Le 11 août 2026, il a annoncé avoir soumis les dossiers de trois policiers au Directeur des poursuites criminelles et pénales.
Il ne s’agit donc plus seulement de gestes haineux, mais bien de crimes haineux : des infractions criminelles motivées par la haine de l’autre en raison de son origine ethnique ou de la couleur de sa peau. Oui, c’est bien de cela qu’il s’agirait : de crimes haineux commis lors d’interpellations racistes.
La cause est connue. Tout le monde en parle. Les solutions sont identifiées. Mais parce que personne ne s’écoute, tout le monde râle.
Le 11 août, devant la Commission de la sécurité publique de Montréal, plusieurs citoyens sont allés interroger Fady Dagher et son équipe sur la gestion de ce scandale. Parmi ces interventions, j’ai retenu celle de Massimiliano Mulone. Professeur agrégé en criminologie, il a fait partie du groupe de chercheurs qui, sous la direction du professeur Victor Armony, a produit deux rapports sur le profilage racial policier commandés par la direction du SPVM.
La question posée devant la Commission par Massimiliano Mulone, ainsi que la réponse que lui a donnée Fady Dagher, méritent d’être recadrées. À mes oreilles, cet échange de moins de 5 minutes, sonnait comme un véritable dialogue de sourds entre deux hommes qui ne s’entendaient pas dire exactement la même chose. Tout cela parce que, depuis 2023, toutes les personnes concernées ont laissé la clameur publique faire disparaître un mot-clé qui aurait évité charivari et tapage inutile.
Massimiliano Mulone a clamé que Fady Dagher avait affirmé que le groupe de chercheurs avait formulé plusieurs recommandations, avant de préciser : « Nous n’avions qu’une seule recommandation et ça s’appelle un moratoire », un moratoire que le directeur du SPVM a refusé de mettre en application. Fady Dagher a acquiescé. Le problème, c’est que Massimiliano Mulone n’a pas précisé que son groupe avait produit deux rapports. Celui de 2019 comptait cinq recommandations. La première invitait le SPVM à « se doter d’une politique en matière d’interpellation », ce qui a été fait. Cette politique prévoit que les interpellations doivent reposer sur des faits observables.
À titre de consultant externe indépendant auprès du SPVM, j’ai rappelé en 2020 que cette politique visait spécifiquement à interdire les interpellations fondées sur l’identité ethnoculturelle, les signes religieux et le statut social. J’ai ajouté que « l’existence même de cette politique vient confirmer que la discrimination et le profilage racial, désormais interdits, étaient permis ou tolérés dans l’organisation, même si de tels comportements allaient à l’encontre des droits fondamentaux ». Mes observations m’ont porté à croire qu’avant cette politique, le SPVM fermait les yeux sur des interpellations effectuées sur la base de banalités, de préjugés et de motifs discriminatoires.
Toujours en 2020, j’ai écrit que « les faits observables constituent la grande faiblesse de la politique d’interpellation ». La notion est floue. Elle ouvre la porte au jugement potentiellement biaisé de la policière ou du policier, libre d’évoquer préjugés pour invoquer ses jugements portés d’avance afin de justifier une interpellation. J’ai dit sans détour qu’ainsi formulée, la politique risquait de ne rimer à rien, puisqu’elle laisse toute la marge nécessaire aux abus de pouvoir. Revenons à cet échange entre le chercheur et le directeur du SPVM.
C’est dans son deuxième rapport, déposé en 2023, que le groupe du professeur Mulone a effectivement formulé une seule et unique recommandation. Après avoir constaté, chiffres à l’appui, que la Politique d’interpellation du SPVM n’avait pas produit les effets escomptés, Victor Armony, Alicia Boatswain-Kyte, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone ont demandé « que soit décrété le moratoire de toute interpellation policière qui ne soit pas justifiée par l’enquête d’un crime spécifique ou par le soupçon raisonnable d’une activité illégale ». Vous avez parfaitement compris. Ce n’est pas, comme le prétend Fady Dagher, la fin des interpellations policières qui est réclamée. Non. Les chercheuses et les chercheurs parlent uniquement d’interpellations sans fondement.
À cela, Fady Dagher a répliqué que le problème n’est pas l’outil, mais la manière de l’utiliser. D’accord. Mais il devient dès lors difficile de justifier que l’on mette à la disposition d’individus un outil de travail dont Massimiliano Mulone et ses collègues ont scientifiquement démontré le potentiel d’utilisation biaisée par des préjugés. D’autant plus que plusieurs médias ont rapporté que les crimes haineux, c’est effectivement de ça qu’il s’agit, qui auraient été commis par les policières et policiers du Poste de quartier 39 ont eu lieu lors d’interpellations abusives. Revenons au dialogue de sourds.
Le 11 août 2026, tous les arguments avancés par Fady Dagher pour refuser ce moratoire renvoyaient aux situations que la recommandation des chercheurs excluait d’emblée : l’enquête d’un crime spécifique, le soupçon raisonnable d’une activité illégale et, cela va de soi, l’accompagnement des personnes en détresse.
Massimiliano Mulone, pour sa part, a omis de préciser que sa demande visait exclusivement les interpellations sans fondement, et il n’a pas recadré Fady Dagher lorsque celui-ci s’est retranché derrière des interpellations justifiables. Le 11 août 2026, devant la Commission de la sécurité publique de Montréal, les deux hommes disaient au fond la même chose. Sauf que ni l’un ni l’autre n’a prononcé le mot-clé qui aurait permis de dénouer l’impasse : aléatoire.
À ma compréhension, ce que réclame Massimiliano Mulone depuis 2023, c’est une suspension temporaire des interpellations sans fondement, celles qui ne reposent sur aucun motif raisonnable, les interpellations aléatoires. Pendant ce temps, dans la version actualisée en 2025 de la Politique sur l’interpellation du SPVM, il est inscrit que « toute interpellation policière sans fondement, aléatoire, basée sur un motif discriminatoire ou faisant usage d’un motif oblique est interdite ». Vous avez bien compris. En 2026, les deux hommes se sont crêpés le chignon pour ce que le SPVM prétend ne plus faire depuis 2025, que le chercheur lui demande de ne pas faire depuis 2023. Il y a plus encore…
Dans cette version actualisée de la Politique sur l’interpellation policière, on peut lire que « la personne interpellée n’a aucune obligation de s’identifier ni de répondre aux questions du policier. Elle peut mettre fin à l’interpellation en tout temps et quitter les lieux ». Puisque la personne est libre de quitter les lieux, vous êtes tout aussi libre d’en déduire que le SPVM autorise ainsi son personnel à procéder à des interpellations sans motif valable. Si l’outil n’est pas le problème en soi, il est néanmoins mis à la disposition de certaines personnes problématiques qui pourraient l’utiliser pour intimider, irriter… jusqu’à provoquer pour justifier l’interpellation.
Pour ma part, je vous affirme que ce droit de quitter reconnaît implicitement l’inutilité d’une interpellation sans fondement et le caractère superflu de l’interpellation aléatoire, surtout lorsqu’il a été démontré que celle-ci repose, plus souvent qu’autrement, sur les seuls faits observables que sont l’origine ethnique et la couleur de la peau, des caractéristiques susceptibles de favoriser la commission de crimes haineux.
Le 11 août 2026, parce qu’ils ne s’écoutaient pas, Massimiliano Mulone et Fady Dagher ne sont parvenus à se faire comprendre que ce n’est pas un moratoire qu’il faut, mais une interdiction formelle pour les policières et les policiers de stopper au hasard et d’interroger des piétons sur la seule base de leur origine ethnique, de la couleur de leur peau, mais aussi de leur âge, de leur orientation sexuelle, de leur genre ou de leur statut social. Non. Personne n’est à l’abri. Vous non plus. Qui que vous soyez.
J’écrivais en 2020 que les interpellations aléatoires et inutiles portent atteinte aux droits fondamentaux. À plus d’une reprise, j’ai averti l’état-major du SPVM que si rien n’est fait, c’est par là qu’arrivera le prochain drame, plus grave encore que les accusations de crimes haineux qui, aujourd’hui, jettent la honte et l’opprobre sur tout le corps policier et brisent la confiance envers une institution mandatée pour nous protéger.
Il est urgent de s’écouter si on veut s’entendre dire la même maudite affaire.



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