Entre le 8 juin et le 10 juillet 2026, j’ai interpellé les mairesses et maires de Kirkland, Boisbriand, Sherbrooke, Saint‑Bruno‑de‑Montarville, Saguenay, Gatineau, Repentigny, Saint‑Hyacinthe, Chambly, Québec, Saint‑Jean‑sur‑Richelieu, Montréal (Ville centre), des arrondissements Anjou, Pointe‑aux‑Trembles, Pierrefonds‑Roxboro et Saint‑Léonard. Je leur ai signalé qu’une rue ou une place de leur territoire rend hommage à Jean‑Baptiste Colbert, principal artisan du Code noir, le texte fondateur de l’esclavage colonial français.

Toutes les mairesses, tous les maires et plusieurs conseillères et conseillers municipaux que j’ai interpellés ont exprimé leur surprise, de même qu’une préoccupation réelle face à cette indécence. Les réponses reçues me portent à croire que ces administrations agiront rapidement. Je tiens à souligner la diligence avec laquelle ces élu.es ont pris en considération ma démarche et ce, malgré le fait que je ne sois pas résident de leur municipalité.

Par ailleurs, la Commission de la toponymie du Québec a accepté de réviser la Notice biographique de Jean-Baptiste Colbert qui ne fait pas mention de cette facette diabolique du personnage. Dès que ce sera fait, il deviendra ouvertement inconfortable, embarrassant et honteux de maintenir un tel hommage à cet esclavagiste.

Pour vous permettre de saisir le bien-fondé de mon action, je partage avec vous la lettre que j’ai adressée à  M. Stéphane Boyer, maire de Laval, la ville où je réside.

Laval le 8 juin 2026

Monsieur Stéphane Boyer
Maire de Laval
3131, boulevard Saint-Martin Ouest
Case postale 422
Succursale Saint-Martin
Laval (Québec) H7V 3Z4

Objet : Demande de révision de la dénomination de la rue Colbert à Vimont (lettre ouverte)

Monsieur le Maire,

Je souhaite, par la présente, vous soumettre une demande visant la révision de la dénomination de la rue Colbert, située dans le quartier Vimont, où je réside. Cette rue rend hommage au maître à penser du système esclavagiste français.

Selon les informations disponibles sur le site de la Commission de toponymie du Québec, cette rue a été nommée en hommage à Jean‑Baptiste Colbert. Ce personnage est associé à l’élaboration du Code noir, un ensemble de textes juridiques ayant encadré et institutionnalisé l’esclavage dans les colonies françaises. Nous devons à Jean‑Baptiste Colbert la légalisation de la déshumanisation et de l’asservissement de centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants noirs, à qui il a imposé et accolé le statut d’objets.

Jean‑Baptiste Colbert a fait de l’esclave un « bien meuble » pouvant être acheté, vendu, échangé ou détruit comme n’importe quel autre bidule. Le Code noir a donné au maître le droit de mutiler ses esclaves, de les marquer au fer chaud et de punir de mort ceux qui tentaient de prendre la fuite. Évidemment, puisqu’un meuble ne peut témoigner en justice, les fillettes et les femmes noires ne pouvaient porter plainte pour viol. Un homme noir ne pouvait poursuivre son bourreau, un bourreau qui, légalement, n’en était pas un.

Une désignation toponymique n’est jamais neutre. Elle reflète des choix de mémoire et des valeurs collectives. Sachant, Monsieur le Maire, que le Code noir est le cadre juridique conçu et promu par Jean‑Baptiste Colbert pour légitimer la violence extrême du régime esclavagiste et l’impunité des maîtres, honorer un tel individu dans notre espace public constitue, à mes yeux, une indécence et une insulte pour l’ensemble des Lavalloises et des Lavallois.

Ma réflexion s’inscrit par ailleurs dans un contexte international et politique plus large. Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage du « plus grave crime contre l’humanité ». Dans ce contexte, la présence d’une dénomination honorant Jean‑Baptiste Colbert à Vimont, comme n’importe où ailleurs au Québec, me semble totalement inappropriée et contraire aux valeurs de dignité humaine et à celles de votre ville, de ma ville.

L’Assemblée nationale française a, pour sa part, officiellement abrogé le Code noir le 28 mai 2026. Il est possible, comme dans ce pays où ce texte était tombé dans l’oubli des archives, que la dénomination de la rue Colbert à Vimont soit tombée dans les archives de l’oubli. Je vous demande, Monsieur le Maire, de corriger cette anomalie en initiant les démarches nécessaires à la redésignation de cette voie de circulation.

Je me permets de rappeler que la Politique de dénomination toponymique de la Ville de Laval privilégie des noms qui rendent hommage à « des personnalités qui ont apporté une contribution significative au développement, au dynamisme ou au bien-être de la communauté de la Ville ou ailleurs ». Elle insiste aussi sur l’importance de choisir des désignations susceptibles de rallier la population et de refléter positivement les valeurs collectives, en mettant en garde contre l’attribution de noms pouvant susciter une controverse ou raviver des blessures historiques. À cet égard, Jean‑Baptiste Colbert va complètement à l’encontre de l’esprit et de la lettre de cette politique, qui prévoit d’ailleurs explicitement la possibilité de remplacer un nom existant lorsque celui-ci ne correspond plus aux principes qu’elle énonce.

Imaginez, Monsieur le Maire, la portée symbolique et pédagogique qu’aurait le remplacement du nom de Jean‑Baptiste Colbert par celui d’une femme ou d’un homme ayant combattu pour la liberté et l’émancipation des personnes noires, afin qu’elles soient reconnues comme des êtres humains à part entière, des citoyennes et des citoyens à égalité de droits.

Je demeure disponible pour fournir toute information complémentaire jugée utile ou pour participer, à titre de citoyen lavallois, à toute consultation ou réflexion que la Ville souhaiterait mener relativement à cette question.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de mes salutations distinguées.

Frédéric Boisrond
Sociologue

P.S : Pour vérifier s’il y a une voie de circulation dans votre ville qui rend hommage à Jean-Baptiste Colbert, Cliquez ICI