Bien avant l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti traversait simultanément, une crise politique, une crise sociale et une crise économique. Une question a souvent été soulevée mais timidement. Est-ce que Haïti ne devrait pas être sous tutelle ? Je partage avec vous ma réponse à cette question telle qu’elle peut être lue dans mon dernier livre.

Le texte qui suit est un extrait de « Inconduites, tweets et autres bullshits d’une élite en faillite ». Ce troisième livre de la série « Mythes, vérités et mensonges sur la démocratie », est paru en octobre 2020.

Le 13 janvier 2010, au lendemain du tremblement de terre, pour apporter les premiers secours, il n’y avait pas moins de 20 000 soldats américains sur le territoire haïtien. Ils étaient venus rejoindre les centaines de Casques bleus de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Paniqué par l’impression que ça donnait et pour faire semblant de ne pas comprendre ce dans quoi il s’était fait prendre, René Préval qui était alors Président d’Haïti et à qui on n’avait rien demandé, avait déclaré que son pays n’était pas sous tutelle.

Le Président d’Haïti ne savait pas que ce n’est plus avec des pompon-soldats qui enjambent des adolescentes, encore moins avec des chie-dans-l’eau qui apportent le choléra, qu’on met un pays en tutelle. Il ne savait pas que ce n’est pas le nombre de Yankees qui foulent le sol d’un pays qui qualifie ce qu’est une tutelle. Au mieux, la présence de soldats étrangers sert à mesurer une « occupation ». Et si c’était le cas, René Préval aurait été le dernier à le savoir.

René Préval est décédé le 3 mars 2017 sans savoir qu’on ne place pas un pays sous tutelle, qu’on ne débarque pas comme ça chez les gens sans, au moins, avoir échangé quelques textos. Il est mort sans savoir que seuls les dirigeants légitimes d’un pays, conscients d’avoir atteint le sommet de leur incompétence et idéalement appuyés par les résultats d’un référendum, peuvent demander une mise en tutelle. Oui. Une tutelle, ça se demande. Par la force s’il le faut, mais ça se demande. Ce n’est pas parce que vous êtes à plat ventre avec une botte sur le croupion que vous ne pouvez pas passer une commande. En toutes circonstances, une tutelle, ça se demande.

René Préval peut reposer en paix. En 2010, Haïti n’était pas sous tutelle. Pour l’être, il lui aurait fallu présenter une demande formelle à l’ONU, dans laquelle il aurait concédé au nom de son peuple, et d’un peu de fric si possible, la totalité ou une partie de la souveraineté de son pays.

La demande de tutelle est donc un aveu d’incapacité, un Childlike Posture, par lequel le Président aurait demandé et accepté que plus granmoun que lui décide à sa place. L’ONU aurait alors réuni son Conseil de tutelle pour évaluer et approuver la demande du Président d’Haïti.

Pour opérationnaliser la tutelle, il aurait fallu trouver un pays qui disposerait des ressources humaines, du savoir-faire et de la capacité technique et financière pour relever le défi. Évidemment, il serait normal que les pays intéressés demandent… What’s in it for us ? Et la réponse devrait être : It’s all about Return on investment and potential payback. La tutelle a un prix, certes. Mais le plus important, c’est ce que ça peut rapporter à celui qui accepterait le mandat. Une chose est certaine, c’est pas gratis-ti-chéri.

Si vous croyez qu’une tutelle pourrait être une bonne chose, c’est parce que vous savez qu’en principe, le Conseil de tutelle de l’ONU confierait au pays qui contrôlerait la vie politique, économique, sociale et culturelle d’Haïti, un mandat formel ayant pour objectif de favo­riser le progrès politique et de mettre en place un programme de développement économique et social. L’objectif ultime serait d’aider les leaders haïtiens à développer leur savoir-faire et leur savoir-être pour être capables un jour, d’administrer les affaires de l’État comme des grands garçons et des grandes filles. Mais…

Avez-vous une idée du nombre de décennies que ça prendrait pour implanter une culture démocratique en Haïti ? Je préfère vous avertir, c’est pas demain la veille. Savez-vous qu’un tel objectif ne peut être atteint sans sortir des millions de gens de l’analphabétisme, de l’insé­curité, du chômage et de la faim ? D’après vous, combien de temps ça prendrait à des administrateurs étrangers pour implanter l’État de droit avant de remettre l’administration du pays à des Haïtiennes et des Haïtiens compétents ? Je ne le sais pas plus que vous. Tout ce que je sais c’est que ça pourrait être long, ça pourrait être long longtemps.

La dernière tutelle connue est celle des États-Unis sur la République des Palaos, un archipel de moins de 18 000 habitants situé dans le Pacifique. Elle a débuté en 1981. Elle a pris fin en 1994.

Quand vous ferez le calcul, vous réaliserez que cette tutelle n’avait duré que 13 ans. Quand je vous dirai que depuis 2017, la République des Palaos se classe au 60e rang de l’Indice de développement humain de l’ONU, soit plus de 110 places devant Haïti, vous me répondrez que c’est pas si pire que ça cette affaire-là. D’accord. Mais c’est pas aussi simple que ça en a l’air cette affaire-là. Justement !

La tutelle, c’est une relation d’affaires. Au pire, c’est une reprise de faillite. Au mieux, c’est un achat de services de redressement, de super­vision de chantier ou de coaching. C’est vous qui déciderez de la date du début des travaux. Mais le Consultant sera le seul à décider de la date d’achèvement. Il fera le contrôle de la qualité de son propre travail et il se fera son auto-reddition de comptes. Il n’aura pas besoin de votre approbation pour se rembourser ses frais de déplacement et se payer ses honoraires. Il sera le seul à savoir quand le compte est bon. Just so you know, le Consultant se paiera en nature.

Make no mistake… La tutelle c’est pas de la p’tite bière, c’est pas de l’aide humanitaire. C’est pas de l’assistance sociale, c’est pas de la solidarité internationale. C’est de la Big-business et c’est le Consultant qui récoltera les bénéfices. Bon. Maintenant, parlons des vraies affaires.

Si vous croyez que la tutelle serait un Bad-deal pour Haïti c’est parce que vous savez qu’aujourd’hui, dans la démocratie présidentielle des Palaos, le palais est une copie conforme du Capitol, le dollar américain est la monnaie officielle et les enfants ont découvert, on ne sait trop comment, qu’ils adoraient le baseball. La République des Palaos, ce micro-état indépendant, souverain, autonome, appelez ça comme vous voulez, de toute façon ça n’a aucune importance, a adopté l’anglais comme une de ses 5 langues officielles. Anyway… tout le monde parle anglais. Résultat de la tutelle, la culture de la République de Palaos a été passée dans le moulin, le tamis, l’essoreuse, la passoire et l’écumoire. Sa se twokèt la… Men chaj la !

En 1993, les habitants de la République des Palaos s’étaient pronon­cés par référendum pour mettre un terme à la tutelle. Mais…

Les Américains avec leur proverbiale générosité, leur avaient forte­ment suggéré de signer une prolongation de contrat.

Le 1er octobre 1994, le lendemain de la fin de la tutelle, la Répu­blique des Palaos est tombée sous « protectorat » américain jusqu’en 2044. C’est là que débutent les paiements en nature. C’est là que les Américains sont passés au cash.

En signant le Palau Compact of Free Association pour une période de 50 ans renouvelable, les autorités de la République des Palaos ont confirmé que la tutelle ne leur avait pas permis d’atteindre un niveau de compétence suffisant pour assumer la gestion de leur pays. Elles ne sont pas devenues des adultes. Elles ont accepté de confier aux Améri­cains une partie de leur souveraineté, dont la défense du territoire et la sécurité nationale. Ça… ça s’appelle le Return on investment.

Le Office of Insular Affairs qui relève du US Department of Interior, accorde une aide financière annuelle d’environ 350 millions de dollars pour permettre aux autorités de l’archipel d’opter le plus librement possible et sans aucune forme de contrainte, pour des politiques écono­miques qui tiennent avantageusement compte des intérêts américains. Ça… ça s’appelle le Payback.

Puisque les Américains ont un accès exclusif et illimité aux frontières maritimes de l’archipel, en guise de Token of appreciation, les habitants de la République des Palaos n’ont pas besoin de visa pour entrer aux États-Unis. Ça… ça s’appelle a Fool-of-a-took on a good hook.

Alors, ceux et celles qui souhaiteraient que Haïti soit placé sous tutelle, devraient d’abord demander que le Conseil de tutelle de l’ONU, qui est inactif depuis 1994, reprenne du service. Qu’ils sachent tout de même que l’ONU avance que le Conseil de tutelle a achevé sa mission historique quand la République des Palaos est devenue un protectorat américain. Je vous entends dire que si l’ONU se mettait à rechigner, les sympathisants de la tutelle pourraient se rabattre sur l’Organisation des États américains (OEA). Absolument pas. Impossible.

Vérification faite, l’Article 19 de la charte de l’OEA dit « qu’aucun État ou groupe d’États n’a le droit d’intervenir directement ou indirectement, pour quelque motif que ce soit, dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre État ». Cet article exclut l’envoi de forces armées et de toute autre forme d’ingérence politique, économique et culturelle dans la vie d’un pays souverain.

Et là, je vous entends murmurer que dès le premier tour des élections haïtiennes de novembre 2010, l’OEA avait inventé, auto-validé et publié ses propres résultats pour donner la présidence à Michel Martelly. Et moi qui n’attendais que ça !!!

Sans hésitation, je vous balance que c’est ainsi que l’élite intellectuelle haïtienne, qui n’avait pas contesté ces résultats, avait concédé la souveraineté de son pays en laissant l’OEA transgresser ses propres règles, afin d’imposer aux Haïtiennes et aux Haïtiens un voyou autoproclamé, incompétent, sans vision et vulgaire. Par son silence, elle avait offert un laissez-passer à un misogyne cynique, violent et primaire. Mwen te sere sa’a pou yo !

Et là, vous me demandez de vous parler des évènements de 1991. C’est l’année où le Président Jean-Bertrand Aristide avait été renversé une première fois. Je n’ai pas le choix de vous raconter qu’en échange de son retour au pouvoir en 1994, il avait signé une entente avec Bill Clinton pour permettre aux Américains de faire du dumping de riz et envahir le marché haïtien avec des tonnes de produits agroalimentaires sujets à caution.

Et là, j’ajoute que c’est ainsi que Jean-Bertrand Aristide avait choisi de sacrifier l’industrie agroalimentaire de son pays pour satisfaire son égo, ses ambitions politiques et son orgueil mal orienté. C’est ainsi qu’il avait renoncé à ce qu’un jour, son pays atteigne l’autosuffisance alimentaire. Avide de pouvoir, Jean-Bertrand Aristide avait signé ce Devil’s Bargain en toute connaissance de cause. C’est avec sa légendaire sémantique d’égocentrique, que cet égaré commandité avait cédé aux Américains le contrôle du développement économique de son pays. Mwen te sere sa’a pou li !

Et là… Puisque vous insistez, je vous rappelle que le 29 février 2004, Jean-Bertrand Aristide a été renversé une deuxième fois. Il avait été embarqué à bord d’un avion de la US Air Force et shippé en République centrafricaine. Conformément à la Constitution de 1987, c’est le Pré­sident de la Cour de cassation qui avait pris les rênes du pouvoir. Sans attendre, dans la soirée même, le Représentant permanent d’Haïti à l’ONU avait présenté la demande du Président intérimaire, Boniface Alexandre, pour l’envoi de troupes en Haïti.

Le 30 avril 2004, le Conseil de sécurité, par la résolution 1542, avait établi la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) pour une période de 6 mois. La mission a pris fin 13 ans plus tard. Mais l’ONU, avec sa proverbiale générosité, avait imposé aux Haïtiens une prolongation de contrat. La MINUSTAH a été remplacée par la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH) qui elle, a été remplacée le 16 octobre 2019 par le Bureau intégré de l’ONU en Haïti (BINUH).

Est-ce que vous saviez que la MINUSTAH devait endiguer la violence, maintenir la paix sociale, favoriser le développement durable et la reconstruction de l’État de droit ? Est-ce que vous savez que le mandat de la MINUJUSTH était focalisé sur la sécurité publique, les droits humains et l´État de droit ? Ces missions ne sont même pas passées proche de s’éloigner de la note de passage. Ce qui est encore plus grave, c’est qu’à aucun moment, la présidence et les parlementaires haïtiens n’ont jugé bon de se prononcer formellement sur cette présence étrangère dans leur prétendu pays souverain. Ils n’ont jamais eu le courage de demander des comptes à l’ONU, ne serait-ce que pour les crimes de droit commun commis par des Casques bleus. Sa se chaj la… Men baboukèt la !

Après le tremblement de terre, Bill Clinton avait été choisi par l’ONU pour co-présider la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). C’est René Préval lui-même qui, le 21 avril 2010, avait lancé les travaux du CIRH. J’affirme que c’est là que le Président d’Haïti aurait dû se demander si son pays était sous tutelle.

S’il l’avait fait, René Préval aurait alors réalisé qu’il s’était fait complice d’un coup-fourré qui avait fait d’Haïti la seule nation de la planète, outre les États-Unis, à être dirigée par un Président américain.

Maintenant vous savez que s’il était un défenseur des intérêts haïtiens, René Préval n’aurait pas laissé le contrôle du développement de son pays et la gestion des opportunités d’affaires, à Bill Clinton, un grand-mangeur boulimique qui n’avait rien à cirer d’Haïti et qui, de toujours et en toute logique, avait été le plus ardent défenseur des intérêts américains. Sa se baboukèt la… Men chwal la !

Si après vous avoir raconté tout ça, vous souhaitez toujours voir Haïti sous tutelle, rappelez à l’élite politique, économique et intellectuelle de ce pays qu’avec leurs inconduites, leur puérilité, leurs politicailleries, leur absence de vision, leur saffreté, leurs attitudes de petits grand-goûts et d’aloufas, ils ont depuis longtemps et à chacun leur tour, cédé à des étrangers le droit de regard sur le développement économique et social d’Haïti.

Dites aux élus de ce pays, qui n’ont jamais démontré la moindre com­passion pour les plus vulnérables, de continuer à accumuler des déficits, de continuer à manufacturer du chômage pour maintenir leurs conci­toyennes et leurs concitoyens dans l’humiliation de la misère abjecte.

Dites à l’élite économique haïtienne, avec leurs grandes gueules et leurs grandes dents, de continuer à traîner les pieds avec des casse-pieds plus va-nu-pieds qu’eux qui refusent de payer des taxes, des impôts et des frais de douanes.

Dites au Président, aux Sénateurs et aux Députés, de continuer à inventer d’autres bullshits pour justifier leurs salaires et leurs avantages indécents, pour piller les caisses de l’État, pour offrir l’impunité à des gangsters et quémander des faveurs pour des amis-voyous.

Mais surtout, ne leur dites pas que bientôt les ambassadeurs du Canada, des États-Unis et de la France se réuniront pour leur imposer à nouveau les résultats d’une élection préfabriquée. Ne leur dites pas que, malgré ses insatisfactions et ses manifestations, le bon peuple devra attendre qu’un avion de la US Air Force vienne ramasser leur Président pour le shipper en Afrique. Ce jour-là, souhaitons que tous ces leaders-resquilleurs auront le réflexe de profiter d’un aller-simple gratuit pour s’envoler vers Bangui.

Ne leur dites pas que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale reviendront les mettre à plat ventre, pour bien leur enfoncer dans le troufignon d’autres plans d’ajustements structurels plus avilissants pour eux mais surtout plus appauvrissants pour leurs concitoyennes et leurs concitoyens.

Ne leur dites rien. Ne leur dites pas que les véritables bénéficiaires de l’aide humanitaire, de l’assistance sociale et de la solidarité internationale, ne sont pas les Haïtiennes et les Haïtiens. Ne leur dites pas que pendant qu’ils distribuent de la nourriture, quelqu’un, quelque part, est en train de se payer en nature… Gratis-ti-chéri.

Ne leur dites rien. Laissez-les croire qu’ils sont aux commandes. De toute façon, ils feront semblant de ne pas être au fait que, depuis belle lurette, pour mettre un pays sous tutelle, il n’est plus nécessaire de présenter une demande, d’échanger des textos, ni d’avoir les bottes d’un Yankee dans le croupion.

Je ne vous dis plus rien. Parce que si vous étiez à leur place et que j’étais parvenu à vous démontrer comment vous aviez réussi à mettre votre pays sous une tutelle qui ne porte pas son nom, vous aussi, vous feriez semblant de ne pas comprendre ce dans quoi vous vous êtes fait prendre.

 

Frédéric

Citation suggérée : Frédéric Boisrond, Inconduites, tweets et autres bullshits d’une élite en faillite, (Page 61 à 68), Solutions Feed-Back Actif, Laval, Numéro ISBN : 978-2-9814923-4-0, Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque nationale du Canada, Canada, janvier 2021.

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