Au mois d’avril 2022, le Canada a découvert avec stupéfaction qu’aucun francophone ne siégeait sur le Conseil d’administration du CN. Et moi, je dis à celles et ceux qui sont offensés par ce camouflet, que ça fait 60 ans que tout le monde fait semblant de ne rien voir pour ne pas avoir à entendre parler de l’évidence. Et c’est pour ça qu’ils vont encore déblatérer sur cet affront dans un autre 60 ans. Mais nous… nous serons morts mon frère.

En novembre 1962, lorsqu’on avait demandé à Donald Gordon, Président du CN, pourquoi il n’y avait aucun Canadien français parmi les cadres supérieurs de l’entreprise, il avait répondu qu’il n’y avait aucun Canadien français assez compétent pour être cadre supérieur au CN.

Lorsque confronté sur cette déclaration, Donald Gordon avait répondu I’m not racist. Il aurait été étonnant qu’il s’autoproclame raciste. Il n’allait toujours pas s’auto-peinturer dans le coin. Anyway, il n’y a aucun raciste qui est assez zélé pour vous faire ce cadeau. En fait, les états d’âme d’un raciste ne sont d’aucune importance, ils ne sont pas mesurables. Ce qui peut être perceptible, ce sont les traces que Donald Gordon aurait laissées dans la culture du CN.

Si Donald Gordon s’était senti obligé de dire qu’il n’était pas raciste, c’est parce que c’est de ça dont il était question. Preuve que c’est encore de ça qu’il s’agit, l’actuelle classe politique s’est dit outrée du fait que le CN ne tienne pas compte de la représentation francophone au sein de son CA. Mais, identifier le problème après 60 ans, c’est une chose. En comprendre les causes… That’s a different ball game.

Voici mon hypothèse. Quand une doctrine raciste reste incrustée dans la culture d’une organisation, le personnel n’a pas besoin d’être raciste pour avoir des comportements racistes. Pour vérifier ce postulat, je me suis demandé si 60 ans plus tard, les convictions racistes de Donald Gordon avaient encore une influence sur le know-how du CN. Buckle up. I’m taking you for a ride.

Le 25 janvier 2022, le CN a annoncé la nomination de Tracy Robinson, une unilingue anglophone, à titre de présidente-directrice générale. La direction élargie, donc sa garde rapprochée, est composées de 3 francophones et de 19 anglophones. Seul francophone au CA, Jean Charest qui depuis, est retourné en politique.

À l’évidence, Mme Robinson n’a absolument pas besoin de parler un seul mot de français pour remplir sa fonction. Ça confirme la validité de l’autre rebuffade, celle que nous avait servi Michael Rousseau. Le Président de Air Canada avait dit qu’il n’avait pas besoin de parler français pour travailler et vivre au Québec. Speak White, Act White. Ça va bien aller. Justement!

J’ai entendu une personnalité politique de grande importance dire qu’il n’y a pas au Québec un système qui manufacture des racistes. C’est une lapalissade trop simplette pour qu’on s’y arrête. Je ne sais plus comment lui faire comprendre qu’il existe dans certaines organisations dont le CN, une doxa historique, un ensemble des croyances discriminatoires non objectives qui pousse le personnel à se réfugier dans le confort du on a toujours fait ça comme ça.

Sachez que le personnel de toute organisation contaminée par les racistes devient malgré lui, un portefaix des préjugés de quelqu’un d’autre. D’autres appellent ça des biais inconscients. Pour rallier les gens, en faire des alliés afin d’amorcer un changement de culture, il faut leur rappeler que nul n’est imputable des traces laissées par les racistes mais que nous sommes toutes et tous responsables de les annihiler.

Si j’ai réussi à vous convaincre que la culture organisationnelle du CN, ce savoir-faire conditionné par le savoir-être de Donald Gordon, lui a survécu, vous serez obligé de donner raison au Sénateur Murray Sinclair qui disait que le racisme systémique c’est le racisme qui reste quand les racistes sont partis.

C’est bien de ça qu’il s’agit, de racisme systémique. Je sais, je ne suis pas encore assez fatigué pour arrêter de comptabiliser le nombre de fois où vous m’avez dit dans un français pur et atrocement blanc, que vous êtes écœuré d’en entendre parler. Mais, si je viens encore bougonner sur le même thème avec mes mots matraques, ma parlure sans jurons mais pas très propre, c’est parce que ça fait 60 ans que préférez écouter celles et ceux qui vous parlent de Gracious living.

Et pour vous faire taire, comme ça se fait depuis 60 ans, la Présidente du CN, avec sa voix de contremaitre, a promis de recruter un administrateur francophone. Pas deux, pas trois. Un sur 19. Tracy Robinson n’a pas jugé utile de réserver un nombre de postes pour des représentants de ce peuple rancunier. Par son silence optempéreur, les représentants de ce même peuple un peu dur d’oreille, ont pris leur trou avant de murmurer quelque chose comme… Pardonnez-nous de n’avoir pour réponse que les chants rauques de nos ancêtres et le chagrin de Nelligan. Cet acquiescement digne d’un peuple inculte et bègue, les condamnent à en reparler dans un autre 60 ans. Mais nous… nous serons morts ma sœur.

Et voilà qu’en l’espace d’un pigment, vous venez de comprendre le parler de circonstance de ces sempiternels râleurs qui pour se faire entendre de Saint-Henri à Saint-Domingue, have to Speak Loud and Clear. Certes, la liberté est un mot noir, mais la misère n’est pas exclusivement nègre.

C’est maintenant le temps de demander à celles et à ceux qu’on croyait être les seuls à avoir l’épiderme du problème… How do you do?

 Comme s’ils étaient envoutés par la prosodie de la poésie de Michèle Lalonde, ils vous répondront, We’re doing all right. We’re doing fine. We are not alone.

Nous savons que nous ne sommes pas seuls.

Ce texte contient des ingrédients tirés de «Speaker White» (1969), un poème de Michèle Lalonde qui reflète la condition sociale et économique des Canadiens français dans les années 60 dans un Canada dominé par les Anglophones.